Le rapport Hite : la sexualité féminine révélée au grand jour
« Beaucoup trop d’hommes semblent encore croire, de façon assez naïve et égocentrique, que ce qui leur procure du plaisir procure automatiquement du plaisir aux femmes. » Cette phrase, prononcée en 1970 par Shere Hite, semble toujours d’actualité 50 ans plus tard.
Peut-être que le nom de Shere Hite ne vous dit rien et malheureusement, c’est assez logique. Si elle a fait la une de la presse étasunienne dans les années 1970 et 1980, comme beaucoup de féministes, elle a disparu et son travail avec elle. Shere Hite fut la première à écrire et parler du plaisir féminin. Pour cela, elle va subir une campagne de discrédit telle qu’elle sera contrainte de quitter son pays.
Revenons un peu en arrière. Shere Hite naît en 1942 dans le Missouri. Son père l’abandonne à moins d’un an et sa mère âgée de moins de 18 ans la voit comme un fardeau. Elle grandit auprès de grands-parents chrétiens et conservateurs et reçoit une éducation stricte. Diplômée en histoire, elle se lance dans un doctorat à l’université Columbia, à New York. Les études sont chères et sur les conseils de ses amis, Shere Hite met à profit “son physique avantageux”. Elle pose pour des dessinateurs, des photographes et joue dans des publicités.
Une exception à l’université
Elle fait partie des seules femmes au sein de l’Université et tout est fait pour décourager les seules qui osent venir dans cette institution sacrée. Shere Hite finit par abandonner ses études face aux peu de libertés qu’on lui accorde. Elle se rend à de nombreuses actions militantes : manifestations contre la guerre au Vietnam, soutien à l’avortement… C’est à cette période qu’elle participe à des ateliers d’émancipation féminine. Les femmes y reçoivent des cours pour mieux apprendre à se connaître elles-mêmes. Mais quand Shere Hite leur pose des questions sur la sexualité, aucune n’ose répondre.
Elle a alors l’idée de créer des questionnaires anonymes. Les questions sont ouvertes, libres et la parole des femmes y est centrale : “Qu’est-ce qui vous rend le plus heureuse, le plus vivante ? Votre état d’esprit influence-t-il votre désir d’orgasme ? Un seul orgasme est-il suffisant ? Si non, combien en faut-il ?”
Garantir la parole des femmes
Au départ, ils ne sont distribués qu’aux femmes new-yorkaises avant d’être envoyés par milliers à travers tout le pays. Plus de 100 000 questionnaires sont ainsi livrés. 3 000 reviendront remplis à son autrice, Shere Hite. Ils constituent la base de près de 5 ans de travail qui aboutissent à la publication du Rapport Hite, sur la sexualité féminine, en 1976. Plus de 900 pages détaillent les habitudes des étasuniennes, mais aussi leurs désirs, leurs plaisirs, leurs envies. Et pour la première fois, un constat fait l’unanimité dans les témoignages : l’orgasme féminin n’est pas forcément atteint par un sexe pénétratif.
C’est un véritable scandale. Ses conclusions sont très éloignées des représentations contemporaines concernant les pratiques sexuelles, jusqu’alors définit par des hommes.
Une réception moqueuse de son travail
Pourtant, pour la première fois, ce sont les femmes qui sont interrogées et écoutées. Shere Hite analyse de façon statistique que les femmes ont des orgasmes seules avec des pratiques masturbatoires plus souvent clitoridiennes que pénétratives et qu’elles sont souvent insatisfaites de leurs relations avec les partenaires masculins. Avec ce rapport, Shere Hite brise un silence systémique. Si la réception est bonne du côté des femmes, les hommes s’affolent et les gros titres se multiplient. “Les femmes n’ont plus besoin d’hommes”, “Hite of folly (folie Hite-stérique)”… Dans les médias, la sexologue est invitée à se justifier sur ses méthodes, ses analyses.
La misogynie est partout présente. “Et les hommes de votre entourage, sont-ils intimidés par le fait que vous êtes devenue experte du sujet ?” Les critiques sont pesantes et le retour de bâton est blessant pour l’auteure.
Alors qu’elle réalise une étude similaire sur le plaisir masculin, en 1981, des images d’elle nue dans Playboy refont surface. Son apparence est instrumentalisée par les critiques pour discréditer son travail. C’est une campagne de diffamation qui s’abat sur Shere Hite, la qualifiant d’anti-hommes.
Pourtant, dans son questionnaire sur les hommes, la sexologue va plus loin que la sexualité. Shere Hite pose des questions sur leurs vies sentimentales. Mais contrairement aux femmes, quelques années plus tôt, les hommes ne sont pas prêts. Ils ne se reconnaissent pas et ne comprennent pas ce que l’autrice démontre.
Effacée et oubliée
L’autrice et journaliste anglaise Joanna Briscoe fait la connaissance de Shere Hite connaissance en 1990. La sexologue a alors fuit les États-Unis et vit entre la France, l’Allemagne et l’Angleterre. “Elle était en grande difficulté. Victime d’attaques médiatiques virulentes, de harcèlement à domicile, d’humiliations publiques, menaces de mort”. Shere Hite s’est réfugiée en Europe sans argent. Sa maison d’édition refuse de publier ses écrits aux États-Unis.
Lors de la sortie du premier rapport Hite, l’autrice avait été contrainte d’organiser elle-même une conférence de presse avec ses amis. L’éditeur n’avait pas voulu faire de promotion et avait limité le nombre de précommandes à 4000 exemplaires. Quelques années plus tard, alors que son travail est reconnu, Shere Hite se voit confrontée aux mêmes difficultés. Elle a de gros problèmes d’argent, doit vendre son appartement new-yorkais et vit chez son amie Joanna Briscoe.
Ses écrits se sont vendus à plus de 50 millions d’exemplaires et sont traduits dans 14 pays. Shere Hite est une figure de la deuxième vague du féminisme, pionnière dans la libération de la parole sur la sexualité féminine. Mais à sa mort en 2020, peu de personnes connaissent son travail.
Lysistrata recommande le film documentaire “La sexualité dévoilée, le rapport Hite” réalisé par Nicole Newnham en 2023. Il s’agit d’un des seuls portraits de Shere Hite disponible. Il allie les témoignages de ses proches, mais aussi de féministes et recherches. Accessible jusqu’au mois d’août sur Arte.
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